La culture Kerma
Lorsque
George Andrew Reisner effectua, en 1907, la première campagne
de sauvetage des Antiquités de Basse Nubie et qu'il établit
la classification des cultures qu'il y rencontra (Groupe A, Groupe C
),
il ignora les vestiges Kerma. Car ceux-ci restent rares en Basse Nubie
; ce n'est qu'entre 1913 et 1916 qu'il fut chargé de fouilles
de sauvetage dans la région de Kerma, au Soudan, et qu'il fut
confronté à un matériel exceptionnel et totalement
nouveau. Il interpréta les ruines comme les vestiges d'un gouvernorat
égyptien, placé sous les ordres d'un responsable dont
le premier aurait été Hapidjefa à la XIIe dynastie,
ceci parce qu'il avait retrouvé dans une tombe les fragments
d'une de ses statues et de celle de sa femme, la dame Senouy. Il pensa
que, par la suite, les traditions égyptiennes se seraient perdues
et que les rites indigènes seraient devenus prédominants
dans cette colonie éloignée.
Mais il faut définitivement abandonner son interprétation.
En réalité, les nombreuses recherches qui ont eu lieu
au Soudan ces dernières années ont prouvé que Reisner
avait inversé la chronologie et que Kerma est une culture totalement
nubienne, très ancienne et locale, puisqu'elle prend naissance
au milieu du IIIe millénaire avant J.-C. dans le " pré-Kerma ", contemporain du Groupe A, et qu'elle perdure jusqu'à
la conquête de la Haute Nubie aux débuts de la XVIIIe dynastie.
Si la Basse Nubie constitue un état tampon qui basculera vers
l'un ou l'autre de ses puissants voisins, l'Egypte et Kerma, Kerma est
un véritable état, dirigé par un prince heqa, qui
est bien connu des anciens Egyptiens. La frontière nord est située
sur la deuxième cataracte, à l'exception de la Deuxième
Période Intermédiaire durant laquelle les princes de Kouch
prennent le contrôle de la Basse Nubie. Nous ignorons l'étendue
du territoire ; récemment des vestiges Kerma ont été
découverts en amont de la 4e cataracte et au Gebel Barkal. La
centralisation du pouvoir se fera autour de la ville antique de Kerma,
la capitale, siège du pouvoir politique dans le palais et du
pouvoir religieux dans le temple. Le royaume est idéalement situé
à un croisement de routes commerciales dont il prend le contrôle,
sur le Nil et les pistes entre Mer Rouge et Afrique subsaharienne, une
situation sur laquelle s'appuie sa fortune. Mais l'agriculture et l'élevage
sont également des fondements de son économie.
La Moyenne Nubie peut fournir main d'uvre humaine - elle est
réputée pour la valeur de ses soldats et archers -, matériaux
de construction, de l'or, du bétail petit et grand, mais par
son territoire transite les produits du Sud, ivoire, ébène,
peaux de félins, encens
En échange, les expéditions
livrent par exemple huiles parfumées et onguents dans des vases
d'albâtre ou de faïence, amulettes et bijoux, produits laitiers
et huiles dans les nombreuses céramiques retrouvées sur
les sites
Les fouilles récentes menées par Charles Bonnet et l'Université
de Genève dans la capitale, Kerma, celles effectuées par
l'Université de Lille et moi-même dans la métropole
régionale de Saï et sur l'habitat rural de Gism el-Arba
entre Kerma et Dongola, complétées par les explorations
anglaises, canadiennes, polonaises du Wadi el-Khowi, du Letti Basin
et du Dongola Reach ainsi que de la 4e cataracte, ont entièrement
renouvelé nos connaissances.
L'histoire de Kerma est divisée en quatre phases principales
: le Kerma ancien (vers - 2400/-2000), le Kerma moyen (vers - 2000/-1750),
le Kerma classique (vers -1750/-1550) et le Kerma récent (après
- 1550), des datations proposées en parallèle à
l'histoire égyptienne.
Le Kerma ancien, à la fin de l'Ancien Empire et à la
Première Période Intermédiaire, pourrait correspondre
au pays de Iam, tel qu'Herkhouf ou les grands d'Eléphantine nous
le décrivent dans les récits autobiographiques qu'ils
ont fait graver sur les parois de leurs tombes. Des inscriptions égyptiennes
ont été découvertes dans les niveaux anciens de
Kerma, le nom de la dame Senet-it.s sur un miroir, et, sur une stèle
réutilisée dans les fondements d'une chapelle, ceux de
deux capitaines de bateaux, Iy-meri et Merri, un titre fréquemment
porté à cette date par les chefs d'expédition.
On sait encore peu de choses de cette phase. Les habitats sont essentiellement
constitués de structures légères, comme précédemment
au pré-Kerma, des huttes de 4 m de diamètre en moyenne
; les tombes sont étroites, profondes, et déjà
signalées par des cercles de pierres noires et blanches, par
des dalles de pierre noire, ou encore par des stèles de grès
blanc. Le mort porte ses ornements personnels et ses armes, mais une
partie du mobilier est disposée en surface. Parfois un animal
est sacrifié, un mouton, une chèvre... et des bucrânes
placés en bordure de la fosse. On se souvient de la tombe de
l'archer de Kerma déposé sur une peau de buf, et
qui tenait l'arc et les flèches dans la main.
Tous
sont séduits par la qualité de la céramique, de
magnifiques bols rouges à bord noir, polis, parfois simplement
ornés d'un motif géométrique sous la lèvre,
parfois couverts d'impressions sur toute la panse ; d'autres coupes
reprennent les motifs du Groupe C contemporain, vases incisés
de motifs rubanés, ou imitant la vannerie, ou parfois couverts
d'une procession de bovinés. D'autres enfin sont inspirés
par les productions du Soudan oriental et couverts de boutons en relief.
Durant cette période, la société semble être
encore peu hiérarchisée, même s'il est possible
que différents groupes sociaux cohabitent dans la capitale ;
la production de céramique est uniforme et de qualité
semblable tout au long de la vallée. Miroirs et outils de cuivre,
bijoux de cornaline ou de pierre dure, vases à fard en albâtre,
objets de toilette en ivoire, amulettes de faïence..., sont partout
répandus et témoignent de l'accès par tous aux
biens importés. L'élevage constitue déjà
l'une des bases de l'économie.
Le Kerma moyen qui correspond approximativement au Moyen Empire voit
la structuration du pouvoir entre capitale et métropoles régionales,
celles peut-être qui sont mentionnées dans les textes d'exécration,
mais aussi la confrontation avec l'Egypte. C'est à cette date
que l'on voit apparaître le terme Kouch, qui correspond d'après
Georges Posener à un petit territoire en amont de la 2e cataracte,
puis s'étendra à toute la région. Et il est donc
justifié de faire le rapprochement avec la culture Kerma moyen.
Sésostris I et le général Mentouhotep conquièrent
la Basse Nubie ; le roi fixe la frontière sud de l'Egypte à
Semna. Les pharaons feront édifier une série de puissantes
forteresses sur le fleuve, barrière militaire, qui filtrera le
passage des Nubiens, mais qui constituera aussi des lieux d'échange
où seront rassemblés les produits de Nubie.
L'agriculture
et l'élevage se développent ; l'arrière-pays est
densément occupé ; les villages sont maintenant composés
d'habitations en briques crues de petite taille, la capitale se développe
autour du sanctuaire. Le statut social se reconnaît dans les sépultures.
Le mobilier est désormais placé dans la fosse signalée
par un tumulus bordé d'un anneau de pierres ; le défunt
est couché sur un lit bas avec ses biens personnels ; la nourriture
est déposée dans de nombreuses jarres, et des offrandes
animales accompagnent le mort, béliers, moutons, chèvres
placés entiers ou découpés, parfois un chien ou
une gazelle, parfois un sacrifié humain. Mais le rang et la fortune
transparaissent aussi dans le nombre de bucrânes déposés
au sud du puits : Louis Chaix, à Kerma, en a dénombré
environ 4000 autour d'une des tombes royales, un véritable troupeau
constitué de bêtes de tout âge et de tout sexe ;
certains étaient peints, d'autres avaient les cornes déformées
; ils provenaient de toutes les régions du royaume. Une chapelle
jouxte les tombes les plus importantes.
L'artisanat se diversifie, ainsi que la production céramique
où les jarres de stockage et les pots de cuisson destinés
à la cuisine côtoient les vases à boire de très
belle qualité. On travaille le textile, la vannerie, le cuir,
le cuivre, l'uf d'autruche, la faïence
; du nord proviennent
vases à fard, amulettes, produits alimentaires dans de grandes
jarres ; du sud, l'ivoire, l'ébène... Le Kerma moyen est
une période favorable dans l'histoire de la Nubie.
Le Kerma classique est cependant la phase la plus célèbre,
en partie à cause des fouilles de Reisner et du bon état
de conservation du dernier état de la ville de Kerma. L'étendue
du territoire atteint sa plus grande extension dès la prise de
contrôle de la Basse Nubie et des villes égyptiennes de
la deuxième cataracte, dont les garnisons passent au service
du roi de Kouch : ainsi Sepedher qui reconstruit pour lui le temple
d'Horus. Il semble que le pouvoir soit dès lors concentré
à Kerma, car les tombes provinciales sont très modestes.
La ville de Kerma est dominée par le temple, la deffufa occidentale,
qui, dans son dernier état et peut-être sous l'influence
d'architectes égyptiens, présente l'apparence d'un temple
égyptien avec ses pylônes. Mais ce bâtiment massif
en briques crues s'élève encore à une dizaine de
mètres et est constitué d'une salle avec un autel de marbre
blanc émaillé bleu, d'un couloir étroit et aveugle,
le saint des saints ; un escalier mène au toit où devaient
se dérouler d'autres cérémonies. Le secteur religieux
comprend en outre de nombreuses chapelles, des magasins, des ateliers
dont des boulangeries
A proximité, une hutte d'apparat, très longtemps en usage,
doit être une hutte de cérémonie du roi, avec des
greniers et magasins ; un palais se distingue par la salle du trône,
une partie publique où un " bureau " contrôle
par apposition de scellés ce qui circule dans la résidence,
une partie privée, et également greniers et magasins.
A l'intérieur de remparts, de palissades et de fossés
sans cesse repoussés, la ville se développe autour de
quatre axes principaux menant au temple ; les demeures sont en général
grandes et organisées autour d'une cour centrale, selon un modèle
que l'on peut encore voir aujourd'hui dans la région. A l'extérieur,
une agglomération secondaire rassemble des chapelles, probablement
les chapelles funéraires des dirigeants de Kerma.
A une trentaine de kilomètres de là, les villages de
Gism el-Arba donnent une image moins fastueuse de l'habitat rural ;
la construction de grandes " fermes " se répand : des
bâtiments de 20 x 20 m toujours distribués autour d'une
cour centrale, où pièces d'habitation et lieux d'activité
artisanale sont répartis sur le pourtour, tandis qu'une part
des activités se déroulent à l'extérieur,
par exemple la fabrication de la poterie utilitaire dans des fours primitifs.
Tout le Wadi el-Khowi est alors exploité, et l'arrière-pays
subvient aux besoins de la capitale. L'élevage doit encore constituer
l'une des bases de l'économie ; toutefois, il semble devenir
moindre, peut-être parce que le climat change, que les pâturages
s'appauvrissent ; ceci transparaît dans la raréfaction
des sacrifices, tant du grand bétail à l'extérieur
des tombes que du petit bétail. Au bord du fleuve, on a découvert
récemment dans la même région, ce qui semble être
un centre de stockage ; autour d'un bâtiment officiel étaient
regroupés des " magasins ", en terre et bois sur fondations
de pierre, d'un type africain. Le riche mobilier provenait tant d'Egypte
que de Nubie ; les empreintes et les sceaux Kerma et égyptiens
semblent conforter cette hypothèse.
Dans
la nécropole de Kerma par exemple, les tombes royales deviennent
gigantesques et le mort déposé dans un appartement et
accompagné de centaines de sacrifiés ; c'est là
que l'on a retrouvé les fragments des statues de fonctionnaires
du Moyen Empire, peut-être acquis par les rois de Kerma lors des
pillages des sites égyptiens à la marge septentrionale
du royaume. Les temples funéraires jouxtent les tombeaux, ainsi
la deffufa orientale, constituée de deux salles à colonnes.
Les parois sont décorées de fresques : des frises d'hippopotames
à l'entrée, et à l'intérieur, des scènes
plus " africaines " sur la paroi sud, et plutôt "
égyptiennes " du côté nord, scènes de
la vie nilotique par exemple : un nouvel exemple de l'influence de l'Egypte.
Les tombes plus modestes sont toujours signalées par un tumulus
; le défunt peut porter les armes, dagues et couteaux ; sous
sa couche, on découvre parfois un ou deux sacrifiés et
un ovi-capriné sacrifié. Mais le Kerma classique est surtout
célèbre par la qualité de sa céramique,
en particulier les fameux vases-tulipes, rouges à bord noir et
lustrés, décorés d'une bande blanche, d'une épaisseur
de quelques millimètres. Les formes se compliquent : vases empilés,
formes animales, vases à bec verseur, vases en forme de huttes,
sans compter la poterie utilitaire tels les jarres de stockage à
la lèvre imprimée et les pots de cuisson...
Kerma est toujours en contact avec l'Egypte : des tessons de céramique,
et aussi quelques sépultures, ont été retrouvés
dans la vallée, dans les oasis occidentales et jusque dans le
Delta oriental. La lettre du prince d'Avaris au roi de Kerma, interceptée
par Kamosé dans le désert, prouve les liaisons ; le roi
hyksôs se tenait parfaitement informé des événements
nubiens. Les produits égyptiens continuent d'arriver en Nubie.
Toutefois, la situation change rapidement au début de la XVIIIe
dynastie lorsque les pharaons entament la conquête de Kouch. On
peut en suivre la progression à travers les textes égyptiens.
Ainsi Thoutmosis Ier pénètre jusqu'à Tombos où
il fait graver le récit de sa campagne, et transforme le rocher
de Haggar el-Merowe à Kourgos, en une gigantesque stèle-frontière.
Forteresses et villes nouvelles sont édifiées et les temples
aux divinités égyptiennes se multiplient, comme le temple
d'Amon à la montagne sainte, le Gebel Barkal. La prise de contrôle
du pays ne sera pas facile et il faudra près d'un siècle
pour le pacifier. Un des dignitaires Kerma se fait enterrer dans une
tombe maçonnée de blocs de pierres. La ville de Kerma
sera abandonnée et une nouvelle agglomération édifiée
à quelques kilomètres ainsi que le prouvent les travaux
récents de Charles Bonnet qui vient de découvrir là
plusieurs temples de la XVIIIe dynastie. Les enfants royaux sont envoyés
à la Résidence, où ils acquerront une éducation
égyptienne, probablement selon la méthode que les Romains
appliqueront dans l'avenir. Quant aux villages, ils ne comportent plus
que quelques cellules comme à Gism el-Arba, et leurs habitants
adoptent les techniques égyptiennes, par exemple la belle céramique
rouge à bord disparaît au profit d'une céramique
commune tournée. La population est progressivement acculturée
comme il apparaît dans le rituel funéraire. La gestion
du pays est confiée au Fils royal de Kouch.
C'est ainsi que s'éteint le premier royaume africain indépendant
connu au Sud de l'Egypte. Il faudra attendre sept siècles pour
que les traditions nubiennes réapparaissent dans celui de Napata.
Brigitte Gratien
directeur de recherche au CNRS
UMR 8027 CNRS/Université de Lille 3
Bibliographie :
- G.A. Reisner, Excavations at Kerma, Harvard African Studies, vol.
V et VI, Cambridge, Mass., 1923
- B. Gratien, Les cultures Kerma. Essai de classification, Villeneuve
d'Ascq, 1978
- Ch. Bonnet, Kerma, territoire et métropole, Paris, 1986
- Ch. Bonnet, Kerma, royaume de Nubie, Genève, 1990
- Soudan, royaumes sur le Nil, catalogue d'exposition, Paris, 1997
- J. Reinold, Archéologie au Soudan. Les civilisations de Nubie,
Paris, 2000
- Charles Bonnet, Edifices et rites funéraires à Kerma,
Paris, 2000