La sculpture en Afrique orientale


Aussi curieux que cela puisse paraître, pendant longtemps, on ne s'est pas beaucoup intéressé à l'art de cette Afrique qui s'étend des terres nilotiques au nord à la région des grands et petits lacs sans exclure la région du Zambèze. Le pays est habité par des éleveurs qui exaltent leurs traditions guerrières. On y trouve aussi des agriculteurs. L'organisation sociale laisse cohabiter des clans indépendants, dispersés, très mobiles avec des sociétés mixtes à "structure féodale" fondées sur un contrat entre les pasteurs "conquérants" et les cultivateurs. Il existe aussi des groupes organisés autour d'un roi d'essence divine, de chefs responsables de la fécondité et de la prospérité générale.

La sculpture, lorsqu'elle existe, s'exprime ici aussi sous deux formes essentielles : la statuaire et le masque. Dans les régions nilotiques, la statuaire que l'on retrouve est au service du culte des ancêtres. Elle semble s'inspirer de la morphologie des individus en représentant souvent l'homme, le torse toujours étiré sur des jambes longues, écartées, comme raides ; les bras sont collées au corps et le cou, peu apparent, porte une tête ronde ou pyramidale. Cette statuaire n'est pas faite pour une exposition publique ; elle est conservée dans les huttes, à l'abri du soleil. Elles reçoivent des libations.

Chez les Gato et Konso du Sud-Ouest de l'Ethiopie la statuaire prend la forme de poteaux dont l'extrémité représente une tête humaine ovale, coiffée d'une "calotte" dont la forme varie d'un groupe à l'autre. Si les Gato installent leurs sculptures dans les cimetières, les Konso les mettent à l'entrée du village mais elles signalent toujours l'emplacement des tombes. La sculpture peut être exécutée durant la vie de l'intéressé ; elle est dans ce cas une véritable effigie dont les attributs indiquent la position sociale exacte du disparu.

Les masques ne sont pas absents. Dans cette région existent les masques shiluk, figurant une tête de léopard ; ils sont faits de fragments de calebasse dont la rondeur concave est recouverte d'argile et de bouse de vache peinte et modelée pour indiquer l'arête du nez ; des perforations permettent de figurer les yeux ou la bouche ouverte sur une ou plusieurs dents.

Chez les Makonde, qui vivent sur les deux rives du fleuve Ruvuma, à la frontière entre la Tanzanie et le Mozambique dont la structure de parenté est le matrilignage, les masques sont beaucoup plus présents. Ils sont liés à l'initiation des hommes. Elle a lieu en saison sèche et comporte un rite de mort-résurrection qui se déroule le plus près possible de la saison pluvieuse, au moment où la nature se prépare à reverdir. Les masques Makonde, mâles ou femelles, représentent de façon extrêmement réaliste le visage humain. On trouve parfois des implants de cheveux naturels sur certains ; les créateurs se servent aussi de bourrelets de cire pour traduire les scarifications. Lorsqu'il s'agit de la représentation d'une femme, les lèvres sont percées et garnies de perles.

Dans cette culture la sculpture donne une prééminence à la représentation de la femme. Ce phénomène peut s'expliquer par le mythe qui affirme que tous les Konde sont nés d'une sculpture féminine devenue vivante aux côtés d'un homme qui l'a créée. Les sculptures féminines pourraient être des figurations probables de cette première mère. C'est vers elles que l'on se tourne pour soumettre les problèmes dont dépendent la vitalité du groupe, le bonheur des familles ou des personnes. Elles sont placées debout, près des habitations ; certaines sont attachées par un lien à leur propriétaire et l'accompagnent au cours des déplacements. La femme ne demeure -t-elle pas toujours l'éternel féminin, celle dont la fécondité continue l'espèce, celle dont l'immense bonté permet toujours à l'enfant au cœur de l'homme de trouver un abri et un réconfort même dans les moments les plus difficiles ?

Joseph Adandé
Historien de l'art
Université d'Abomey-Calavi, Bénin